« en campagne » ça vous gagne ?
C’est la question que je me pose depuis que j’ai découvert, il y a une semaine, un matin, l’émission « en campagne » d’Aurélie Sfez et Julien Cernobori, diffusée sur France 5. Pour résumer, ces deux journalistes partent chacun avec un cadreur et un micro à la rencontre de la « france profonde ». Là, ils dressent à eux deux le portrait du lieu en commençant par celui des habitants chez qui ils s’invitent. Ils pointent leur micro de façon ostensible sur les hésitations des bonjours et les tic tac des pendules, posent des questions aussi vagues qu’indiscrètes (vous ne vous êtes jamais senti seul ici ? vous pensez encore aux femmes ?) et il en ressort des petites perles à la spontanéité rassérénante que ce soit dans les propos de vieux garçons résignés ou dans les sourires de vieilles dames nostalgiques.
Alors bien sûr, ça fait débat sur les forums (tout fait débat sur les forums non ?!) mais un article plutôt bien fait (puisqu’il me ralie partiellement à sa cause) parle de kleptocracie médiatique (transfert net de richesses du peuple au profit des classes supérieures) ce qui serait le lot de nos deux journaliste en campagne qui pilleraient les existences de ces « petites gens ». Bref, l’article est très bien, il dissèque l’émission… autant que vous le lisiez vous même !
Moi, ce que je voudrais c’est plutôt que vous alliez jeter un oeil sur le docu et que vous me donniez votre avis. Parce que si on en reste à ces considérations d’un prêté pour un rendu, je crains que tout ce qui ait trait au social, où ce qui est filmé /photographié/dépeint n’a rien à nous vendre et où du coup, le sujet se donne à voir quitte à prêter à sourire ne puisse plus exister. Moi même, j’ai été confrontée à cette question : hors les quinze minutes de célébrités wharoliennes – qui dans le cas de quelqu’un qui pose pour moi, risquent de se faire attendre… ça leur apporte quoi à mes modèles de poser pour moi ?
Mais ce qui me permet d’apprécier chaque jour un peu plus (et sans trop de culpabilité!) cette émission c’est la qualité du résultat. Les seuls mis en danger sont les journalistes, s’ils insistent un peu trop les gens des villages les remettent à leur place (souvent par des silences d’ailleurs qui ne sont gênant que pour ceux qui les craignent, les micros), questions trop intimes ? ils ne répondent pas… mais quand ça fonctionne, quand l’homme seul chez lui répond qu’il est introverti et commence à raconter sa solitude, quand le pépé qui fait faire du vélo à son petit fils adoptif dans le jardin nous raconte l’algérie on a vraiment l’impression d’avoir un regard privilégié sur le monde, de partage quelque chose…
La grande force d’en campagne c’est les entre deux, les débriefing décalés entre les deux journalistes, et plus que tout cette vieille dame qui après avoir parlé de son père (à question existentielle, réponse aléatoire) doit dire adieu à la jeune journaliste dont on devine qu’elle a changé le cours de sa journée, qu’elle a été « la » visite de la semaine sinon du mois, et à qui elle dit « vous donnerez de vos nouvelles… j’aimerais tellement avoir de vos nouvelles ». Cette phrase résume le procédé, elle ne donne pas tord à notre article (oui, Aurélie a pris quelques chose et très probablement elle ne reviendra pas le rendre…) mais cette phrase en témoigne, ce que capte « en campagne » ce n’est pas un vol mais un échange et la laisser au montage avec le silence qui lui succède prouve bien que personne n’est dupe.
Photo :Nathalie Guyon

